• « Penser globalement, agir localement. »

    Toute sa vie durant Jacques Ellul se sera montré fidèle à cette maxime. Il avait coutume de dire qu'il était né à Bordeaux, par hasard, le 6 janvier 1912, mais c'est délibérément qu'il a choisi d'y passer la presque totalité de sa carrière universitaire. Il s'est éteint le 19 mai 1994 dans sa maison de Pessac (Gironde) à quelques kilomètres du campus, entouré de ses proches, à la suite d'une longue maladie dont le traitement lui donnait l'occasion encore, peu avant sa mort, d'illustrer l'un de ses thèmes favoris: l'ambivalence du progrès technique.

    Profondément attaché à l'Aquitaine, ses racines cosmopolites l'ont très vite rendu allergique à tout sentiment nationaliste. Sa grand-mère paternelle était serbe, descendante des Obrenovic', son grand père était italien mais originaire de Malte et son père, natif de Trieste, était à la fois citoyen autrichien et sujet britannique. Quant à sa mère, elle était la fille d'une française et d'un portugais du nom de Mendès.

    Ces deux destins se sont croisés un jour à Bordeaux où le père de Jacques Ellul, après ses études à Vienne, avait été recruté comme fondé de pouvoir par la maison de négoce Louis Eschenauer. Sa mère enseignait le dessin dans un cours privé et son père connut plusieurs fois le chômage en raison d'une intransigeance de caractère qui lui faisait placer l'honneur au-dessus de toute autre considération.

    La jeunesse d'Ellul fut celle d'un enfant pauvre mais heureux, élevé dans le culte des vertus aristocratiques. Premier de la classe au lycée de Longchamp - aujourd'hui lycée Montesquieu - une fois ses devoirs terminés, sa mère le laissait vagabonder librement sur les quais de Bordeaux ou dans les marais d'Eysines.

    La famille vivait près du Jardin Public, où avec ses petits camarades de la "laïque", il se livrait à des batailles homériques contre ceux de la "catho". Ce qui ne l'empêchera pas, plus tard, de devenir un apôtre de la non-violence, ou plus exactement, de la "non-puissance".

    C'est au lycée Montaigne, où il excelle en latin, en français, en allemand et en histoire, qu'il obtient son bac à l'âge de dix-sept ans. Il voulait être officier de marine mais son père l'oblige à faire son droit. Quand il entre à la Faculté de Bordeaux, Jacques Ellul est sinon converti au christianisme - puisque sa foi mettra du temps à prendre sa forme définitive -, mais Dieu s'est manifesté à lui, le 10 août 1930 très précisément, lors d'une apparition qu'il a toujours, par pudeur, refusé de raconter.

    Deux autres rencontres décisives interviendront durant ses études: Bernard Charbonneau et Yvette, son épouse qui lui donnera quatre enfants, dont trois garçons : Jean, Simon, Yves et une fille : Dominique. Avec son ami Charbonneau, dont il n'était à l'en croire que le « brillant second », il anime une composante gasconne du personnalisme dont les historiens des idées commencent à peine à mesurer toute l'originalité. Véritables pionniers de l'écologie politique, les deux hommes mènent une critique d'inspiration libertaire de la société moderne.

    Voulant faire d'ESPRIT un véritable mouvement révolutionnaire - enraciné régionalement grâce à des petits groupes autogérés - et non une simple revue intellectuelle Parisienne, Jacques Ellul finira par rompre avec Emmanuel Mounier, à qui il reproche notamment son catholicisme intransigeant.

    Après son doctorat obtenu en 1936 à l'issue d'une thèse intitulée : `'Histoire et nature juridique du mancipium'', Ellul devient chargé de cours à la Faculté de droit de Montpellier (1937-1938), avant d'être nommé à Strasbourg puis à Clermont-Ferrand.

    Révoqué par le gouvernement de Vichy, en 1940, en sa qualité de fils d'étranger, il s'installe dans l'Entre-deux-mers et c'est dans le petit village de Martres (Gironde) qu'il participe à la Résistance où il se livre à l'agriculture pour nourrir sa famille. Il avouera avoir tiré autant de fierté d'avoir récolté sa première tonne de pommes de terre que d'avoir obtenu son agrégation de droit romain (1943).

    A la Libération, sa brève expérience de conseiller municipal (31 octobre 1944-29 avril 1945) l'écartera pour toujours de la politique politicienne, si l'on veut bien excepter sa candidature malchanceuse sur la liste de l'Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR) en octobre 1945.

    Ellul n'en continuera pas moins de vouloir incarner sa conception chrétienne de "la présence au monde moderne", aussi éloignée des intégristes que des théologiens de la libération. Il exerce des responsabilités nationales à la tête de l'Eglise Réformée de France jusqu'en 1970, ce qui ne l'empêche pas de rester un marginal au milieu des protestants.

    De 1958 à 1977, il préside un Club de prévention de la délinquance juvénile tout en prenant une part active au combat écologiste, notamment au sein du "Comité de défense de la côte aquitaine". Son engagement dans le siècle nourrit une oeuvre considérable : près d'un millier d'articles et une cinquantaine d'ouvrages traduits en plus de douze langues. "La technique ou l'enjeu du siècle", premier volet de sa trilogie consacrée à la critique de la société technicienne, paraît en France en 1954.

    Découvert par l'anglais Aldoux Huxley, cet ouvrage lui assure dix ans plus tard une belle notoriété dans les universités américaines comme en attestent les centaines d'étudiants californiens venus assister à ses cours à l'Institut d'Etudes Politiques jusqu'en 1980, année de son départ à la retraite. Professeur ponctuel, exigeant mais ouvert à la discussion, il savait, sans effets de manche, ni concession aux modes, capter l'attention de ses auditoires avec des cours sur la société technicienne, la propagande, la pensée de Marx ou celle de ses divers épigones (allemands, italiens, russes, chinois ou tchèques).

    Penseur engagé au sens le plus noble du terme, c'est à dire partie prenante de tous les débats essentiels de son temps, Ellul ne répugnait pas à prendre la plume pour toucher le grand public par le biais d'articles volontiers polémiques publiés notamment dans Réforme , Le Quotidien de Paris, Ouest-France et Sud-Ouest Dimanche.

    Son "Histoire des institutions" en cinq volumes a accompagné des générations d'étudiants mais "L'espérance oubliée" était l'ouvrage dont il était le plus fier.

    Car chez ce polygraphe au ton volontiers prophétique, impossible de séparer le sociologue du théologien. Comme il le confiait au journal "Le Monde" en 1981: « - Je décris un monde sans issue, avec la conviction que Dieu accompagne l'homme dans toute son histoire. » L'auteur de "La foi au prix du doute" est mort avec cette certitude

     

    Biographie très sommaire de Jacques Ellul (1912-1994)

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